La République démocratique du Congo traverse une période particulièrement préoccupante en matière de libertés publiques et d’exercice des droits civiques. Alors que les discours officiels du gouvernement mettent régulièrement en avant l’État de droit, la démocratie et les libertés fondamentales, les faits observés sur le terrain traduisent une réalité de plus en plus alarmante : une restriction progressive de l’espace civique, caractérisée par l’interdiction des manifestations publiques, les arrestations arbitraires, les intimidations et la répression ciblée contre les voix dissidentes.
Depuis l’accession au pouvoir du Président Félix Tshisekedi, de nombreux acteurs de la société civile, mouvements citoyens et partis politiques de l’opposition dénoncent une réduction considérable de l’espace civique en RDC. Dans les faits, les activités publiques organisées par des structures proches du pouvoir ou de la majorité présidentielle bénéficient d’une plus grande tolérance institutionnelle, contrairement aux initiatives citoyennes critiques du régime.
Le 19 décembre 2025, l’Union sacrée de la Nation organise une manifestation publique à Kinshasa sans entrave majeure. Cependant, le 18 décembre 2025 à Matadi, les militants de la LUCHA se voient interdire une manifestation pacifique par le maire de la ville, qui évoque une décision de la hiérarchie. Cette différence de traitement soulève des interrogations sur l’égalité des citoyens devant les libertés constitutionnelles garanties par la loi fondamentale.
À Kinshasa, Lubumbashi, Bunia, Matadi et dans plusieurs autres villes du pays, les manifestations publiques initiées par des partis de l’opposition ou des organisations citoyennes font régulièrement l’objet d’interdictions administratives, souvent suivies de dispersions violentes, d’arrestations arbitraires ou d’actes d’intimidation poussant certains militants à l’exil.
En Ituri, trois militants de la LUCHA qui manifestaient pacifiquement devant les installations de la REGIDESO afin d’exiger l’accès à l’eau potable ont été arrêtés par la Police nationale congolaise avant d’être transférés devant l’auditorat militaire. Ils seront ensuite condamnés à deux mois de prison ferme assortis d’une amende de 150.000 francs congolais chacun. Le motif retenu, à savoir l’atteinte à la sûreté de l’État, suscite une incompréhension parmi les observateurs des droits humains, tant les revendications exprimées relèvent d’une exigence sociale légitime.
À Kinshasa, un groupe de jeunes connu sous l’appellation « Force du progrès », souvent perçu comme proche de l’UDPS, fait régulièrement l’objet d’accusations d’intimidations, de menaces et de violences verbales contre des personnes exprimant des opinions divergentes du parti au pouvoir. Le silence observé de certaines institutions compétentes suscite des préoccupations quant à la protection effective des libertés fondamentales.
Cette situation met en lumière un écart préoccupant entre les discours officiels et les actes observés sur le terrain. D’un côté, les autorités congolaises affirment leur attachement à l’État de droit et aux libertés publiques ; de l’autre, les restrictions imposées aux manifestations pacifiques, les arrestations de militants et les intimidations contre les voix critiques alimentent une perception de rétrécissement de l’espace démocratique.
Dans les zones sous administration parallèle du M23/RDF, toute personne qui exprime une opinion contraire à leur idéologie fait face à des risques d’arrestations, d’enlèvements ou de violences. Bien que les contextes diffèrent, les conséquences observées présentent un dénominateur commun : la restriction de l’espace civique et la limitation de la liberté d’expression.
Face à cette situation préoccupante, l’IPDHOR formule les recommandations suivantes :
- Au Gouvernement congolais:
- Garantir effectivement la liberté de manifestation pacifique conformément à la Constitution de la RDC et aux instruments internationaux ratifiés par le pays ;
- Mettre fin aux arrestations arbitraires des militants pro-démocratie, défenseurs des droits humains et membres des mouvements citoyens ;
- Veiller à ce que l’état de siège ne soit pas utilisé comme outil de restriction des libertés fondamentales.
- A la Présidence de la République
- Respecter les engagements pris lors des prestations de serment de 2019 et 2024, notamment en matière d’État de droit et de protection des libertés publiques ;
- Assurer pleinement le rôle constitutionnel du Chef de l’État en garantissant le bon fonctionnement des institutions et le respect des droits fondamentaux.
- Au BCNUDH
- Renforcer le monitoring des violations de l’espace civique en RDC ;
- Produire des rapports publics indépendants sur les restrictions des libertés fondamentales et assurer une protection accrue des défenseurs des droits humains.
- A l’Assemblée nationale et au Sénat
- Exercer un contrôle parlementaire rigoureux sur les violations des libertés publiques ;Auditionner les responsables des services de sécurité impliqués dans la répression des manifestations pacifiques ;
- Initier des réformes législatives visant à renforcer les garanties de protection de l’espace civique.
Aux ONG des droits humains nationales et internationals
- Intensifier les mécanismes de documentation, d’alerte et de plaidoyer sur les violations des libertés fondamentales ;
- Renforcer la protection des militants menacés et des défenseurs des droits humains exposés aux représailles ;
- Mutualiser les efforts de plaidoyer afin de préserver un espace civique libre, inclusif et démocratique.
La consolidation de l’État de droit en RDC ne saurait être effective sans le respect intégral des libertés fondamentales, notamment la liberté d’expression, de réunion pacifique et de participation citoyenne. Un pouvoir démocratique se mesure moins à ses discours qu’à sa capacité réelle à tolérer la contradiction, protéger les voix critiques et garantir à chaque citoyen le droit d’exister politiquement sans peur de représailles.